Le critique d’art français Alain Flamand est venu enseigner au Maroc en 1969. Son ouvrage Regard sur la peinture contemporaine au Maroc (1) publié en 1983, est un texte très riche, très fouillé qui surprend par la qualité de son écriture, la profondeur de son analyse et les vues d’ensemble témoignant de la connaissance qu’avait Alain Flamand de la

peinture marocaine. Dans le présent article nous essayerons d’interroger le discours critique d’Alain Flamand. Notre approche, à cet égard, voudrait approcher le jugement esthétique d’Alain Flamand envers la peinture marocaine. Nous pencherons, ainsi, sur une étude méta-critique de son ouvrage Regard sur la peinture contemporaine au Maroc. Par la suite, nous passerons à une étude comparative avec d’autres critiques d’art européens et marocains afin de comprendre jusqu’à quel point le jugement que porte Alain Flamand sur la peinture marocaine reflète l’authenticité de son discours critique. 1_ le jugement esthétique d’Alain Flamand Alain Flamand affirme dans son ouvrage que la peinture marocaine n’est que l'héritière d'une peinture occidentale qui a connu, entre la fin du XIXème siècle et la première moitié du XXème de multiples changement et mutations. La peinture marocaine est une peinture « déchirée », selon l'expression d'Alain Flamand, « hésitante, en pleine contradiction parfois, une peinture un peu compliquée au point qu'en l'état actuel de sa jeune histoire, il est difficile de parler de « peinture marocaine. […] Il existe donc une peinture au Maroc digne d’intérêt, largement de traditions artistiques où alternent fantaisie, rigueur, couleurs. Mais elle est aussi, naturellement, héritière d'une peinture occidentale qui a connu, entre la fin du XIXème siècle et la première moitié du XXème de nombreuses révolutions. » (2) La peinture marocaine, par conséquent, selon Flamand, n'est qu'une assimilation, une appropriation à la peinture française, n'est que les symptômes d'une aliénation, dépouillée d'une spécificité originale et d'une autonomie. Les artistes marocains se trouvent, en effet, selon Alain Flamand, prisonniers par la peinture européenne, inondés dans un processus de réalisation des techniques picturales choisies par l'Autre en essayant de garder en même temps leurs croyances, leurs cultures, voire leurs identités comme le souligne Tahar Ben Jelloun dans la préface: « Les peintres marocains sont des artisans dissidents: ils poursuivent le travail des mains antérieures, mains et corps anonymes en y mêlant le songe, la fêlure, l'émotion intacte et dans certains cas l'audace d'une folie créatrice; Alors le pays repeint se penche à l'approche de cette lumière comme pour donner raison au miroir. Il a ainsi éclos, telle une parole murmurée, sur la plaine de cet espace sans cadre, là où la rumeur de l'eau se mélange avec la couleur. » (3) 2_Alain Flamand face à d’autres critiques d’art Allaient bouleverser le jugement esthétique d’Alain Flamand, plusieurs critiques d’art et historiens, récents et anciens, parlent non d’une peinture héritière d’une peinture occidentale, mais d’un échange entre les deux cultures, celle marocaine et l’autre européenne. Dans ce sens, Toni Maraini dans son ouvrage Ecrits sur l’art affirme que : « s'estil passé entre les deux traditions esthétiques, entre les deux technologies d'art et vision du monde pour qu'il y ait emprunt? Je dis "entre deux" car, contrairement à ce qu'on a laissé souvent entendre depuis le texte de Saint-Aignan_ et même avant lui_ il n'y a pas eu entre la France et le Maroc une influence exclusive et unilatérale en peinture. Mais plutôt comme l'analyse documentée de l'histoire de l'art moderne des XIX ème et XX ème siècle le démontre en Occident, il y a eu échange (connu ou passé inaperçu) de désirs refoulés et de fantaisies esthétiques […] Nous refusons en effet de recherches comparatives et documentaires. Nous refusons en effet d’accepter l’opinion trop souvent colportée, et notamment que l’évolution des arts marocains a été figé dans une sorte d’immobilisme. » (4) Contrairement, alors, au jugement d’Alain Flamand, Toni Maraini refuse l’idée d’une peinture arrivée au Maroc dans les malles du colonialisme. Toni Maraini parle, en revanche, d’une nouvelle technologie qui est venue, celle de la peinture au chevalet. « C'est pourquoi d'ailleurs je ne peux pas être d'accord avec une phrase dite à Grenoble lors de la manifestation culturelle sur les arts du Maroc, et notamment que l'art de la peinture est arrivé au Maroc dans les malles du colonialisme […] En réalité, c'est un élément d'une autre technologie qui est venu et peut-être même bien avant le colonialisme, suivre le long chemin historique des échanges et des emprunts, et non pas en tant qu'esthétique et tradition. Elle avait au Maroc une longue histoire, nous l'avons dit. » (5) Toni Maraini souligne ainsi: « Se trompent donc ceux qui affirment que la peinture n'existait pas aux Maroc avant le colonialisme et avant l'époque contemporaine, et qu'elle ne saurait être que d'importation occidentale. Il faudrait en effet, pour être précis, qu'ils affirment uniquement ceux-ci : qu'il n'existait pas au Maroc une tradition de peinture naturaliste de chevalet. Nous ne savons d'ailleurs pas quand et comment cette peinture de chevalet fut introduite. Rien ne prouve qu'elle le fût à l'époque coloniale. Des contacts et des échanges ont toujours existé entre les différentes cultures de l'Islam et de la chrétienté en général et du Maroc, de l'Europe méridionale et du Moyen-Orient en particulier. » (6) Toni Maraini note, d’ailleurs, l’existence d’une tradition maghrébine populaire de peinture murale figurative avant même la présence coloniale, cette peinture résulte d’un échange historique du savoir miniaturiste turco-musulmane et de la tradition islamique : « Par ailleurs, je suis dans l’ensemble d’accord avec Pierre Gaudibert (7) quand il soutient qu’il existait aussi une tradition maghrébine populaire de peinture murale figurative. Je pense qu’il est né du processus historique de divulgation technique profane, autodidacte, et populaire à la fois du savoir miniaturiste turco-musulmane et de la tradition du décor pictural des lieux de plaisance que l’islam, toujours selon Ettinghausen et d’autres auteurs et d’après des documents existants, a, ses débuts, hérité au Moyen-Orient des arts romano-byzantin, persan, syrien. » (8) Sur la même voie, Moulim Laârousi, critique d’art marocain, consacre dans son ouvrage Les tendances de la peinture contemporaine marocaine (9) tout un chapitre pour parler des sources de la peinture marocaine, chapitre d’une importance cruciale et qui nous renseigne sur plusieurs points qui restent longtemps à discuter. Les sources de cette peinture sont diverses, et qui ne se limitent plus dans une influence purement occidentale pendant la présence coloniale. Les origines de la peinture marocaine, selon l’auteur, remontent à plusieurs siècles précédents. La peinture contemporaine au Maroc d’après l’auteur, a connu juste un prolongement et aussi une évolution par le contact avec d’autres cultures. L’auteur cite la parole de Gastion Diehl pour confirmer son jugement : « Dans ce pays plus encore qu'ailleurs, tout s'inscrit comme un prolongement, une continuation dans le temps à travers les hiatus occasionnels imposés par les événements et les siècles. » (10) En guise de conclusion, la peinture marocaine qu’elle soit naïve, abstraite, surréaliste, figurative ou encore calligraphie n’est plus, uniquement un modèle hérité de la tradition occidentale selon le jugement d’Alain Flamand, l’influence existait et existe encore mais cette peinture est aussi le reflet de la culture marocaine dans toute sa splendeur et son authenticité. Cette dernière s’exprime par un retour au patrimoine à une peinture arabo-musulmane, à la calligraphie et à l'arabesque. Elle tentait en même temps de trouver un lien entre ce paradoxe tradition et modernité.

Notes :

1-      FLAMAND Alain. 19 83. Regard sur la peinture contemporaine au Maroc. Ed. Al Madaris, Casablanca.

2- FLAMAND Alain. Ibid. p. 11

 3- BENJELLOUN Tahar : cité dans la préface de l’ouvrage d’Alain FLAMAND. Ibid.

4- MARAINI Toni. 1989. Ecrits sur l’art. Ed. Rabat. Al Kalam. Choix de texte. 1989, p.87. Collection Zellije.

 5- MARAINI Toni. 1989. Ibid. p.87.

 6- MARAINI Toni. Ibid. p.10.

 7- GOUDIBET Pierre est le directeur du musée d'art moderne de la ville de Paris et animateur de l'ARC, il fut directeur du musée de Grenoble et tout naturellement préfigurateur du Centre National d'Art contemporain (CNAC) avant d'être nommé au musée des arts d'Afrique et d'Océanie.

 8- MARAINI Toni. op.cit. p.90

 9- LAAROUSSI Moulim. 2002. Casablanca. Les tendances de la peinture marocaine. Ed. Publiday. p.

 10- GASTON Diehl. 2002. Casablanca. Cité par LAAROUSSI Moulim dans Les tendances de la peinture marocaine. Ed. Publiday. p.36

 

Alami Ikram docteur en Esthétique et Sciences de l'Homme

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